Elle s'expose

Le dernier jour.

5 septembre 2019
ellesemerveille.com-laundromat

Ce jour là comptait plus que les autres. Il mit son polo vert préféré et descendit les escaliers  le regard dans le vide. Malgré son âge avancé, Cyen tenait à se raser tous les matins et à aller travailler. Son pressing était tout pour lui. Le symbole de la réussite qu’il léguerait à son tour à l’une de ses filles.

Il avait fuit le parti communiste chinois avec sa famille à l’âge de 7 ans et n’avait plus qu’un vague souvenir de son pays natal. Ses parents s’étaient installés à New York au début des années 50 et étaient parvenus à toucher du doigt  ce qu’on appelait à l’époque, « The American Dream ». Ils avaient ouverts un service de pressing juste au-dessus de leur appartement du 81 Canal Street. Le week-end, Cyen et son frère aidaient leurs parents à laver et repasser les vêtements. C’est ainsi qu’ils apprirent le métier,

Quelque temps plus tard, Cyen reprit le commerce familial tandis que son frère Bo, qui se faisait désormais appelé Peter, avait suivi sa femme en Californie. Cyen devint une légende dans le quartier. Il était le seul à venir à bout de n’importe quelle tâche, si bien que ses clients traversaient tout Manhattan pour lui déposer leurs vêtements.

Les années passèrent, la fatigue se fit sentir et vint le jour de fermer boutique. Cela faisait plusieurs mois que sa femme le suppliait d’arrêter de travailler. Elle rêvait de voyages et mourait d’envie de déménager, mais Cyen ne se faisait pas à l’idée. Il avait souhaité si fort que  l’une de ses filles  reprenne le flambeau mais il savait bien au fond, qu’aucune d’elle n’en avait envie et cela lui brisait le cœur.

La journée touchait à sa fin quand soudain Cyen entendit le vacarme d’une foule qui semblait se rapprocher. Il s’arrêta sur le seuil de la porte par curiosité. Les bras lui en tombèrent. Tous ses clients et amis se tenaient là devant lui et l’acclamaient. Il reconnu la dame pressée à la robe de cocktail bleue et ce père célibataire qui lui apportait quinze chemises tous les quinze du mois, depuis plus de vingt ans.

Cyen resta immobile et ne laissa s’échapper aucune larme, ni sourire. C’est avec une grande pudeur qu’il remercia chacun des visages de son quotidien.

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